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un premier choix non définitif d'images pour les séries en cours.

Il vient en complément du site www.yannickvallet.com qui, lui,

présente un panorama complet de mon travail.


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15 février 2014

Le Sanatorium, le récit complet

Il y a un an et demi, une amie peintre, Mich@, me faisait parvenir une photographie d'un sanatorium à l'abandon, situé sur la côte méditerranéenne (ICI). Quelques mois plus tard, alors que je me rendais dans le sud, je lui demandais de me conduire sur les lieux de son image, au Grau-du-Roi. Ce jour-là, j'appris que la quasi-totalité des bâtiments originels datant des années trente, situés en bordure de plage, avaient été détruits, remplacés une centaine de mètres plus loin par un nouvel hôpital ultramoderne ("normes HQE et construction basse consommation pour un environnement préservé").
Seul le bâtiment qu'elle avait photographié semblait encore debout.

Un banc, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Comment un établissement public de soin rattaché à un CHU (ici, celui de Nîmes), avait-il pu, d'un coup de baguette magique, être purement et simplement rayé de la carte pour être remplacé par un autre ?
Pour des raisons techniques et de mises aux normes ? Certes.
Pour des raisons d'hygiène environnementale et de promiscuité épidémiologique (la mer n'est qu'à quelques mètres et l'ancien sanatorium donnait directement sur la plage) ? Impossible, le nouvel établissement est lui aussi à deux pas de la mer.
Pour des raisons esthétiques ? Pour des raisons financières ? Spéculatives ? Politiques ? Voire électives ?
Au vu de ce que je photographiais ce jour-là, il me fallait absolument découvrir ce qui s'était joué derrière la disparition programmée de ce sanatorium. Et pourquoi avait-on démoli des bâtiments historiques, emblèmes de la mémoire locale.

Quelques miettes, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Tout commence à l'entre-deux-guerres lorsque le Conseil Général du Gard propose la création d'un sanatorium maritime sur la commune du Grau-du-Roi.
15 mai 1933. Alors que depuis quelques mois, Adolf Hitler règne en maître sur l'Allemagne, alors que depuis quelques jours, à Berlin, on brûle en place publique des milliers de livres jugés "décadents", ici, sur les plages de la Méditerranée, face à la mer et dans la douceur printanière, s'ouvre le Sanatorium Héliomarin du Grau-du-Roi. Dirigé par le Docteur Jean Bastide, cet immense centre pour tuberculeux a été construit par un architecte célèbre dans la région, Henri Floutier. Grand spécialiste des caves coopératives vinicoles (plus de 70 construites en près de 40 ans !), celui-ci va utiliser une technique alors très en vogue, le Béton Armé Hennebique.
Extrait du numéro 332 de BÉTON ARMÉ (sous-titré, Revue mensuelle technique et documentaire des constructions en béton armé) : « Les différentes reproductions tant des plans que des vues des façades montrent parfaitement la disposition très claire et pratique adoptée par l'architecte. Il convient de l'en féliciter car il a su parfaitement satisfaire les exigences de la technique moderne de l'Assistance publique à un programme très particulier. » Conclusion plus que très vague d'un journaliste qui n'a visiblement pas grand-chose à raconter en regard des plans d'architecte présentés dans la revue !

Labo, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Aujourd'hui, de la dizaine de magnifiques bâtiments construits dans les années 1930, il ne reste plus grand-chose. Si ce n'est deux petites constructions : l'ancienne pharmacie et le pavillon des contagieux.
Et pourtant, dès 1989, à l'annonce de la destruction programmée de l'édifice, les opposants au nouveau projet commençaient déjà à s'organiser…

Pavillon des contagieux, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Mais revenons au début de l'histoire. Pendant les premières années du sanatorium, des tuberculeux de toute la France se retrouvent ici, les pieds dans l'eau et la tête au soleil. Extrait du courrier d'un cheminot parisien en traitement sur place, au début des années 1940 : « Santé bonne dans l'ensemble ; toutefois, j'ai perdu le poids que j'avais pris à Auch […] Suis gratifié d'un temps superbe depuis mon arrivée. Traitement ? Grand repos et soleil. Suis au bord de la mer étendu sur chaise longue de 8h1/2 à 18h00. » Une sorte de bonheur médical au bord de l'eau ! …
Jusqu'à la guerre. Jusqu'à ce jour d'hiver 1942 où, suite au débarquement allié en Afrique du Nord, l'Allemagne nazie et l'Italie de Mussolini décident d'envahir la "Zone libre". L'objectif : prendre le contrôle de la côte méditerranéenne. Et Le Grau-du-Roi ne fait pas exception.
Alors que Le Sana, comme on l'appelle désormais ici, est immédiatement réquisitionné par la Wehrmacht, Jean Bastide décide de vider entièrement les lieux. Ce sera fait quelques semaines plus tard, au nez et à la barbe des allemands : « Cette évacuation fut un acte extraordinaire de Résistance, très peu connu, difficilement imaginable, aux péripéties multiples et bien caractéristiques de cette prodigieuse époque. […] il fallait pendant plus d'un mois entretenir auprès de la Kommandantur la confusion entre le transport imposé des malades et celui interdit du matériel. »1

Ruines, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Grâce à ses amis de la résistance cévenole et du Maquis de Lasalle, le Docteur Bastide fait ainsi déménager la totalité du matériel médical dans des caches, au cœur des Cévennes. Les malades, quant à eux, sont transférés à l'hôpital de La Mure. « Sept wagons de chemin de fer, le va et vient quotidien d'un gros camion gazogène entre le Grau-du-Roi et Anduze (trente-cinq voyages), ont permis le camouflage de la quasi-totalité du mobilier et du matériel, y compris la literie et la lingerie. […] Nous n'avons jamais très bien compris que le commandant local soit resté sans réaction en trouvant la maison vide. Il est vrai que l'activité militaire en campagne comporte une part d'incohérence et d'indifférence. »1

Planté au milieu de cette étendue dévastée, vaste surface de sable sale et d'herbe rase, j'essaie de comprendre ce qui a pu se jouer ici depuis quelques années.
Une question tourne sans cesse dans ma tête. Comment se fait-il que ce bâtiment n'ait jamais été protégé au titre des monuments historiques ? D'après certains, il semblerait qu'un dossier administratif ait été proposé pour sa protection à la fin des années 1990, mais celle-ci aurait été refusée. Étrange …

Sur le parking, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Retour aux années d'occupation.
Pendant l'été 1943, l'Armée Secrète dont fait partie le Dr Bastide décide « une opération visant à repêcher des armes immergés en novembre 1942 dans les marais de Palavas par les soldats de De Lattre de Tassigny2. »1 Lors de deux opérations à haut risque, les hommes récupèrent ainsi un véritable arsenal puis le cachent au cœur même du Sanatorium. Mais alors que la résistance subit depuis plusieurs mois les coups des Allemands, en avril 1944 Christian Cayet, un des internes qui travaille avec le Docteur et œuvre dans la résistance (il est chargé du ravitaillement et des liaisons du maquis), sera arrêté à Toulouse, puis déporté en Allemagne, dans un camp à Hanovre. Très malade, il mourra peu après son retour en France.
En 1955, l'annexe pédiatrique nouvellement construite portera son nom, ce sera le "Pavillon Christian Cayet", « réservé aux enfants souffrant de malformations osseuses, il est le point de départ d'un vaste projet de centre de réhabilitation en milieu marin. Il s'agit là aussi d'une structure tournée vers la mer, mais en amphithéâtre, avec salles de soins centralisées et dortoir en périphérie, préfigurant les futurs centres de rééducation. »3

Pavillon Christian Cayet, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Sauf qu'aujourd'hui, il ne reste de ce beau projet que des chambres vides avec vue sur mer, des murs joliment graffés et une piscine à l'abandon.
Que s'est-il donc passé en une cinquantaine d'années pour qu'un programme si ambitieux soit réduit à néant. Pire, soit totalement abandonné puis détruit, voire rasé ?
Je décide de chercher du côté du Ministère de la Culture, section Architecture et Patrimoine. Car enfin, si une demande de protection auprès des monuments historiques a été déposée j'en retrouverais forcément la trace. Une autre piste à explorer certainement, celle des équipes municipales qui se sont succédé depuis toutes ces années.

Piscine extérieure, Pavillon Christian Cayet,
Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Mars 1989. Le maire du Grau-du-Roi, Etienne Mourrut, vient d'être réélu pour un second mandat.
Juin 1989. Le conseil d'administration du CHU de Nîmes vote son nouveau plan directeur. Un des axes principaux : la construction d'un établissement neuf de 190 lits … au Grau-du-Roi, justement.
Rares sont ceux qui, à l'époque, prennent conscience que cet acte de santé publique annonçait bel et bien la destruction programmée du Sanatorium historique.
Une première demande d'enquête pour la protection du site est déposée au tout début des années 1990, mais elle restera sans suite : alors qu'en octobre 1996, le responsable du Patrimoine Industriel, Scientifique et Technique, parle d'une « qualité architecturale incontestable et alerte sur le fait que les menaces qui pèsent sur ce type de patrimoine rendent urgente la nécessité d'en conserver un ou plusieurs exemples»4, le Directeur Régional des Affaires Culturelles estime quant à lui, de manière expéditive, que « l'immeuble ne présente pas un intérêt architectural suffisant pour être protégé et demande donc à ses services de suspendre l'instruction du dossier de protection »5
Fin de la première étape, le Sanatorium semble ne plus en avoir pour très longtemps.
Jusqu'à ce jour de 1998 …

Vue sur mer, Pavillon Christian Cayet,
Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012 - Photo © Yannick Vallet

11 février 1998. Dans un article du Midi Libre, les graulens apprennent que l'équipe municipale du Grau-du-Roi, dirigée par Etienne Mourrut (réélu pour un troisième mandat en 1995), a approuvé l'implantation, à l'emplacement du Sana, d'une « zone d'activité concertée, baptisée "ZAC du Couchant" destinée à la création d'un peu plus de 800 logements plus un lieu de vie, comprenant boutiques et restaurants. » Une vaste opération immobilière qui, étonnement, ne semble pas avoir pris en compte la Loi Littorale et la protection des sites naturels environnants …6
La réaction ne se fait pas attendre. Une nouvelle demande de protection est adressée dès le mois de mai au Ministère de la Culture, demande d'autant plus pressante que les choses s'accélèrent avec l'obtention, le 9 juillet 1998 par la mairie du Grau-du-Roi, du permis de démolir l'ancien Sanatorium. Une demande qui déclenchera deux ans et demi d'enquête, d'avis contradictoires ou mitigés, dans un aller-retour Province-Paris, entre DRAC et Direction du Patrimoine.

Garages, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Exemples.
Le 11 décembre 1998, le Directeur Régional des Affaires Culturelles à Montpellier écrit7 : « Indépendamment de toute éventuelle mesure de protection au titre des Monuments Historiques, il me paraît vraiment souhaitable de conserver ces bâtiments […] compte tenu de la qualité de cette architecture »
Le 24 février 1999, Bernard Voinchet, Inspecteur Général des Monuments Historiques sur place, rend un avis assez étrange et pour le moins contradictoire8 : « Je vous confirme mon avis assez réservé sur ce dossier […] À mon sens, c'est beaucoup plus le site (bâtiment, végétation et bien sûr bord de mer) qui constitue un ensemble digne d'intérêt et qui doit être protégé. »
Un an plus tard, le 28 février 2000, Olivier Poisson, Inspecteur Général des Monuments Historiques à Paris donne son avis définitif sur l'affaire9 : « Ayant visité l'édifice, il y a deux ans, j'en ai retiré une impression mitigée. Il est certain que les dispositions spécifiques du plan de l'édifice, ainsi que sa belle situation sur le rivage de la mer, lui confèrent une indéniable valeur de témoignage des équipements construits dans l'entre-deux-guerres dans le cadre de la lutte antituberculeuse. […] Cependant, il faut bien reconnaître qu'à part un certain effet d'ensemble que donne l'ampleur du plan, la qualité architecturale de l'édifice est inexistante. »
Très étonnant comme tous semblent être d'accord sur un point : l'ensemble architectural est du plus bel effet. Et c'est vrai qu'au vu des cartes postales de l'époque, la situation face à la mer de cette grande enfilade de plain-pied, ça a de la gueule !
Alors pourquoi avoir détruit cette belle harmonie ? Pourquoi n'avoir pas cherché à réhabiliter l'ensemble pour en faire autre chose, une colonie de vacances, un lieu de résidence pour artistes, un musée du littoral, un centre d'art ou même une maison des associations ou une pépinière d'entreprises … ? Peut-être faut-il chercher ailleurs que du côté du Patrimoine ? Car finalement, personne au Ministère de la Culture n'a préconisé sa destruction, bien au contraire ! :
« … il me paraît vraiment souhaitable de conserver ces bâtiments (assez faciles à réutiliser) dans un cadre hospitalier ou dans un projet du genre centre de vacances, compte tenu de la qualité de cette architecture … »7

Cachée, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Toujours est-il que le 3 octobre 2001, le dossier de protection du Sanatorium qui devait être présenté devant la Commission Régionale du Patrimoine et des Sites, est retiré de l'ordre du jour à la demande du Préfet du Gard10 et du Directeur de la DRAC. Protection refusée avant même d'avoir été étudiée.
Fin de l'histoire et une seule certitude cette fois-ci : le sanatorium peut être détruit. Légalement …

Oh! Shiiit, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

À deux pas de la mer, allées effacées et parkings mangés par les herbes folles redessinent aujourd'hui le plan du Sana. À l'autre bout du terrain, se dresse la majestueuse cheminée de la chaufferie, étonnante sentinelle scrutant le site de son œil de vigie.
Au hasard de mes pas, je croise des tonnes de gravats, contourne des bâtiments abandonnés et tente même une tête à l'intérieur d'une annexe aux allures de bunker. Mais rien. Pas une âme. Pas même un fantôme. Ici la vie, première et unique raison d'être de cet immense site, semble s'être dissoute dans l'air ambiant.
Et puis dans un coin, en bordure de mer mais caché à la vue des estivants par une dune de sable, je découvre un véritable champ de ruines. Un énorme amoncellement de décombres. Comme les restes fracassés d'une guerre inégale.
L'équipe municipale du Grau-du-Roi, emmenée par M. Etienne Mourrut, n'est pas étrangère à tout ça. Ce n'est d'ailleurs un secret pour personne, le maire a su pendant de longues années porter à bout de bras, et en collaboration avec le CHU de Nîmes, le projet du nouvel hôpital ultramoderne. Mais construire un établissement n'oblige pas à en détruire un autre … même si durant plus de vingt ans, l'équipe municipale à su entretenir la confusion entre construction d'un nouvel hôpital et destruction de l'ancien.
Comme si le succès de l'un était lié au devenir de l'autre.

Cheminée de la chaufferie, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Après guerre, le Dr Jean Bastide, toujours aux commandes du Sanatorium, est un des politiques les plus en vue de la région, jusqu'en mars 1965, date à laquelle il deviendra le maire du Grau-du-Roi. Au sein de la toute nouvelle équipe municipal qui vient de s'installer à l'hôtel de ville, prend place un jeune militant de vingt-cinq ans, Etienne Mourrut. Problème, celui-ci se trouve être en désaccord total avec le maire. À peine arrivé, il quittera donc l'équipe municipale, espérant bien un jour revenir par la grande porte ...
Farouche adversaire du Docteur Bastide à chaque élection, c'est finalement en 1983, après dix-huit ans de combat acharné, qu'Etienne Mourrut l'emportera. Maire du Grau-du-Roi depuis maintenant plus de trente ans, il achèvera son cinquième mandat en mars 2014.

La chaufferie, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Étonnant comme la vie politique d'Etienne Mourrut semble être, depuis ses débuts, étroitement liée à celle du Docteur Bastide. Et impossible de ne pas penser que ce jour de 1965, jour fatidique où il fut évincé de l'équipe du nouveau maire, avait peut-être été l'événement fondateur de toute sa carrière, scellant par la même occasion le sort du Sanatorium, impudent symbole de la réussite sociale et de la notoriété politique de son rival.
Nul ne saura jamais. Et peut-être même la vérité est-elle ailleurs. Mais une chose est sûre, le sanatorium n'est plus et il n'est plus possible de revenir en arrière. Un pan de l'histoire a disparu, seuls quelques récits et quelques images resteront …

Murs, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Les bâtiments originels étaient vraiment très beaux. Je n'aurais pas eu la chance de les voir avant leur démolition, mais heureusement il reste quelques photos et quelques cartes postales d'époque, suffisamment éloquentes …

Le Sanatorium du Grau-du-Roi au XXe siècle



FIN



1. Extrait de "Profession de foi d'un enfant du siècle" du Dr Jean Bastide (Editions La Mirandole)
2. De Lattre de Tassigny est le seul général qui, avec ses troupes en novembre 1942, s'est opposé à l'armée allemande envahissant la zone libre et ce, contre les ordres du gouvernement de Vichy. Il sera arrêté et condamné à dix ans de prison, mais s'évadera en septembre 1943 pour rejoindre De Gaulle.
3. Ainsi s'exprime en 2007, la SOFMER (Société Française de Médecine Physique et de Réadaptation) dans un mémoire sur la MPR (Médecine Physique et de Réadaptation).
4. Note de Benoît Dufournier du 8 octobre 1996, à l'attention de M. le Directeur Régional des Affaires Culturelles de Languedoc-Roussillon.
5. Courrier de Jean-Claude Groussard du 28 avril 1997, à Monsieur le Préfet du Gard.
6. Voir d'ailleurs la question d'Etienne Mourrut à la Secrétaire d'Etat aux personnes handicapées à propos de l'avenir du Centre médical du Grau-du-Roi lors des questions orales de l'Assemblée Nationale (séance du 4 mai 2004) : ICI.
7. Courrier signé du Conservateur Régional des Monuments Historiques, Robert Jourdan, et adressé à M. Jamot, Directeur du Patrimoine au Ministère de la Culture à Paris.
8. Avis adressé au Conservateur Régional des Monuments Historiques à Montpellier.
9. Courrier adressé au Directeur Régional des Affaires Culturelles à Montpellier
10. Michel Gaudin, il est l'actuel directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy



Pour consulter les épisodes tels qu'ils sont parus séparément, cliquer sur #1, #2, #3, #4, Bonus.

14 février 2014

Le Sanatorium #5

Les Bonus.

Le Sanatorium
(c. 1940)


Occupation de la zone libre par les Allemands
(France Actualités - 1942)


Entrée principale côté terre
Sanatorium du Grau-du-Roi
(1955)


Plan d'ensemble
Sanatorium du Grau-du-Roi
(1933)


Le château d'eau
Sanatorium du Grau-du-Roi
(1950)


Les malades dans la galerie (c. 1940)
(Collection particulière)


Le Sanatorium et le Pavillon Christian Cayet
en 2012 juste avant sa destruction
(Photo aérienne © Google)


La galerie de cure
Sanatorium du Grau-du-Roi
(1937)


Plan récent au 1/2000e
Ensemble des bâtiments


Entrée principale côté plage
Sanatorium du Grau-du-Roi
(1937)


Docteur Jean Bastide
(1905 - 1995)

13 février 2014

Le Sanatorium #4

Un symbole disparu.

À deux pas de la mer, allées effacées et parkings mangés par les herbes folles redessinent aujourd'hui le plan du Sana. À l'autre bout du terrain, se dresse la majestueuse cheminée de la chaufferie, étonnante sentinelle scrutant le site de son œil de vigie.
Au hasard de mes pas, je croise des tonnes de gravats, contourne des bâtiments abandonnés et tente même une tête à l'intérieur d'une annexe aux allures de bunker. Mais rien. Pas une âme. Pas même un fantôme. Ici la vie, première et unique raison d'être de cet immense site, semble s'être dissoute dans l'air ambiant.
Et puis dans un coin, en bordure de mer mais caché à la vue des estivants par une dune de sable, je découvre un véritable champ de ruines. Un énorme amoncellement de décombres. Comme les restes fracassés d'une guerre inégale.
L'équipe municipale du Grau-du-Roi, emmenée par M. Etienne Mourrut, n'est pas étrangère à tout ça. Ce n'est d'ailleurs un secret pour personne, le maire a su pendant de longues années porter à bout de bras, et en collaboration avec le CHU de Nîmes, le projet du nouvel hôpital ultramoderne. Mais construire un établissement n'oblige pas à en détruire un autre … même si durant plus de vingt ans, l'équipe municipale à su entretenir la confusion entre construction d'un nouvel hôpital et destruction de l'ancien.
Comme si le succès de l'un était lié au devenir de l'autre.

Cheminée de la chaufferie, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Après guerre, le Dr Jean Bastide, toujours aux commandes du Sanatorium, est un des politiques les plus en vue de la région, jusqu'en mars 1965, date à laquelle il deviendra le maire du Grau-du-Roi. Au sein de la toute nouvelle équipe municipal qui vient de s'installer à l'hôtel de ville, prend place un jeune militant de vingt-cinq ans, Etienne Mourrut. Problème, celui-ci se trouve être en désaccord total avec le maire. À peine arrivé, il quittera donc l'équipe municipale, espérant bien un jour revenir par la grande porte ...
Farouche adversaire du Docteur Bastide à chaque élection, c'est finalement en 1983, après dix-huit ans de combat acharné, qu'Etienne Mourrut l'emportera. Maire du Grau-du-Roi depuis maintenant plus de trente ans, il achèvera son cinquième mandat en mars 2014.

La chaufferie, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Étonnant comme la vie politique d'Etienne Mourrut semble être, depuis ses débuts, étroitement liée à celle du Docteur Bastide. Et impossible de ne pas penser que ce jour de 1965, jour fatidique où il fut évincé de l'équipe du nouveau maire, avait peut-être été l'événement fondateur de toute sa carrière, scellant par la même occasion le sort du Sanatorium, impudent symbole de la réussite sociale et de la notoriété politique de son rival.
Nul ne saura jamais. Et peut-être même la vérité est-elle ailleurs. Mais une chose est sûre, le sanatorium n'est plus et il n'est plus possible de revenir en arrière. Un pan de l'histoire a disparu, seuls quelques récits et quelques images resteront …

Murs, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Les bâtiments originels étaient vraiment très beaux. Je n'aurais pas eu la chance de les voir avant leur démolition, mais heureusement il reste quelques photos et quelques cartes postales d'époque, suffisamment éloquentes …

Sanatorium du Grau-du-Roi, 1940


FIN

Demain : les bonus. Avec des photos d'époque, des actualités, des plans …

12 février 2014

Le Sanatorium #3

Une destruction programmée.

Mars 1989. Le maire du Grau-du-Roi, Etienne Mourrut, vient d'être réélu pour un second mandat.
Juin 1989. Le conseil d'administration du CHU de Nîmes vote son nouveau plan directeur. Un des axes principaux : la construction d'un établissement neuf de 190 lits … au Grau-du-Roi, justement.
Rares sont ceux qui, à l'époque, prennent conscience que cet acte de santé publique annonçait bel et bien la destruction programmée du Sanatorium historique.
Une première demande d'enquête pour la protection du site est déposée au tout début des années 1990, mais elle restera sans suite : alors qu'en octobre 1996, le responsable du Patrimoine Industriel, Scientifique et Technique, parle d'une « qualité architecturale incontestable et alerte sur le fait que les menaces qui pèsent sur ce type de patrimoine rendent urgente la nécessité d'en conserver un ou plusieurs exemples»4, le Directeur Régional des Affaires Culturelles estime quant à lui, de manière expéditive, que « l'immeuble ne présente pas un intérêt architectural suffisant pour être protégé et demande donc à ses services de suspendre l'instruction du dossier de protection »5
Fin de la première étape, le Sanatorium semble ne plus en avoir pour très longtemps.
Jusqu'à ce jour de 1998 …

Vue sur mer, Pavillon Christian Cayet,
Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012 - Photo © Yannick Vallet

11 février 1998. Dans un article du Midi Libre, les graulens apprennent que l'équipe municipale du Grau-du-Roi, dirigée par Etienne Mourrut (réélu pour un troisième mandat en 1995), a approuvé l'implantation, à l'emplacement du Sana, d'une « zone d'activité concertée, baptisée "ZAC du Couchant" destinée à la création d'un peu plus de 800 logements plus un lieu de vie, comprenant boutiques et restaurants. » Une vaste opération immobilière qui, étonnement, ne semble pas avoir pris en compte la Loi Littorale et la protection des sites naturels environnants …6
La réaction ne se fait pas attendre. Une nouvelle demande de protection est adressée dès le mois de mai au Ministère de la Culture, demande d'autant plus pressante que les choses s'accélèrent avec l'obtention, le 9 juillet 1998 par la mairie du Grau-du-Roi, du permis de démolir l'ancien Sanatorium. Une demande qui déclenchera deux ans et demi d'enquête, d'avis contradictoires ou mitigés, dans un aller-retour Province-Paris, entre DRAC et Direction du Patrimoine.

Garages, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Exemples.
Le 11 décembre 1998, le Directeur Régional des Affaires Culturelles à Montpellier écrit7 : « Indépendamment de toute éventuelle mesure de protection au titre des Monuments Historiques, il me paraît vraiment souhaitable de conserver ces bâtiments […] compte tenu de la qualité de cette architecture »
Le 24 février 1999, Bernard Voinchet, Inspecteur Général des Monuments Historiques sur place, rend un avis assez étrange et pour le moins contradictoire8 : « Je vous confirme mon avis assez réservé sur ce dossier […] À mon sens, c'est beaucoup plus le site (bâtiment, végétation et bien sûr bord de mer) qui constitue un ensemble digne d'intérêt et qui doit être protégé. »
Un an plus tard, le 28 février 2000, Olivier Poisson, Inspecteur Général des Monuments Historiques à Paris donne son avis définitif sur l'affaire9 : « Ayant visité l'édifice, il y a deux ans, j'en ai retiré une impression mitigée. Il est certain que les dispositions spécifiques du plan de l'édifice, ainsi que sa belle situation sur le rivage de la mer, lui confèrent une indéniable valeur de témoignage des équipements construits dans l'entre-deux-guerres dans le cadre de la lutte antituberculeuse. […] Cependant, il faut bien reconnaître qu'à part un certain effet d'ensemble que donne l'ampleur du plan, la qualité architecturale de l'édifice est inexistante. »
Très étonnant comme tous semblent être d'accord sur un point : l'ensemble architectural est du plus bel effet. Et c'est vrai qu'au vu des cartes postales de l'époque, la situation face à la mer de cette grande enfilade de plain-pied, ça a de la gueule !
Alors pourquoi avoir détruit cette belle harmonie ? Pourquoi n'avoir pas cherché à réhabiliter l'ensemble pour en faire autre chose, une colonie de vacances, un lieu de résidence pour artistes, un musée du littoral, un centre d'art ou même une maison des associations ou une pépinière d'entreprises … ? Peut-être faut-il chercher ailleurs que du côté du Patrimoine ? Car finalement, personne au Ministère de la Culture n'a préconisé sa destruction, bien au contraire ! :
« … il me paraît vraiment souhaitable de conserver ces bâtiments (assez faciles à réutiliser) dans un cadre hospitalier ou dans un projet du genre centre de vacances, compte tenu de la qualité de cette architecture … »7

Cachée, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Toujours est-il que le 3 octobre 2001, le dossier de protection du Sanatorium qui devait être présenté devant la Commission Régionale du Patrimoine et des Sites, est retiré de l'ordre du jour à la demande du Préfet du Gard10 et du Directeur de la DRAC. Protection refusée avant même d'avoir été étudiée.
Fin de l'histoire et une seule certitude cette fois-ci : le sanatorium peut être détruit. Légalement …

Oh! Shiiit, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet


Demain : une étonnante sentinelle, une guerre inégale et une mairie convoitée.




4. Note de Benoît Dufournier du 8 octobre 1996, à l'attention de M. le Directeur Régional des Affaires Culturelles de Languedoc-Roussillon.
5. Courrier de Jean-Claude Groussard du 28 avril 1997, à Monsieur le Préfet du Gard.
6. Voir d'ailleurs la question d'Etienne Mourrut à la Secrétaire d'Etat aux personnes handicapées à propos de l'avenir du Centre médical du Grau-du-Roi lors des questions orales de l'Assemblée Nationale (séance du 4 mai 2004) : ICI. Ou page 3271 du pdf : ICI.
7. Courrier signé du Conservateur Régional des Monuments Historiques, Robert Jourdan, et adressé à M. Jamot, Directeur du Patrimoine au Ministère de la Culture à Paris.
8. Avis adressé au Conservateur Régional des Monuments Historiques à Montpellier.
9. Courrier adressé au Directeur Régional des Affaires Culturelles à Montpellier
10. Michel Gaudin, il est l'actuel directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy

11 février 2014

Le Sanatorium #2

La résistance s'organise.

Alors que Le Sana, comme on l'appelle désormais ici, est immédiatement réquisitionné par la Wehrmacht, Jean Bastide décide de vider entièrement les lieux. Ce sera fait quelques semaines plus tard, au nez et à la barbe des allemands : « Cette évacuation fut un acte extraordinaire de Résistance, très peu connu, difficilement imaginable, aux péripéties multiples et bien caractéristiques de cette prodigieuse époque. […] il fallait pendant plus d'un mois entretenir auprès de la Kommandantur la confusion entre le transport imposé des malades et celui interdit du matériel. »1

Ruines, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Grâce à ses amis de la résistance cévenole et du Maquis de Lasalle, le Docteur Bastide fait ainsi déménager la totalité du matériel médical dans des caches, au cœur des Cévennes. Les malades, quant à eux, sont transférés à l'hôpital de La Mure. « Sept wagons de chemin de fer, le va et vient quotidien d'un gros camion gazogène entre le Grau-du-Roi et Anduze (trente-cinq voyages), ont permis le camouflage de la quasi-totalité du mobilier et du matériel, y compris la literie et la lingerie. […] Nous n'avons jamais très bien compris que le commandant local soit resté sans réaction en trouvant la maison vide. Il est vrai que l'activité militaire en campagne comporte une part d'incohérence et d'indifférence. »1

Planté au milieu de cette étendue dévastée, vaste surface de sable sale et d'herbe rase, j'essaie de comprendre ce qui a pu se jouer ici depuis quelques années.
Une question tourne sans cesse dans ma tête. Comment se fait-il que ce bâtiment n'ait jamais été protégé au titre des monuments historiques ? D'après certains, il semblerait qu'un dossier administratif ait été proposé pour sa protection à la fin des années 1990, mais celle-ci aurait été refusée. Étrange …

Sur le parking, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Retour aux années d'occupation.
Pendant l'été 1943, l'Armée Secrète dont fait partie le Dr Bastide décide « une opération visant à repêcher des armes immergés en novembre 1942 dans les marais de Palavas par les soldats de De Lattre de Tassigny2. »1 Lors de deux opérations à haut risque, les hommes récupèrent ainsi un véritable arsenal puis le cachent au cœur même du Sanatorium. Mais alors que la résistance subit depuis plusieurs mois les coups des Allemands, en avril 1944 Christian Cayet, un des internes qui travaille avec le Docteur et œuvre dans la résistance (il est chargé du ravitaillement et des liaisons du maquis), sera arrêté à Toulouse, puis déporté en Allemagne, dans un camp à Hanovre. Très malade, il mourra peu après son retour en France.
En 1955, l'annexe pédiatrique nouvellement construite portera son nom, ce sera le "Pavillon Christian Cayet", « réservé aux enfants souffrant de malformations osseuses, il est le point de départ d'un vaste projet de centre de réhabilitation en milieu marin. Il s'agit là aussi d'une structure tournée vers la mer, mais en amphithéâtre, avec salles de soins centralisées et dortoir en périphérie, préfigurant les futurs centres de rééducation. »3

Pavillon Christian Cayet, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Sauf qu'aujourd'hui, il ne reste de ce beau projet que des chambres vides avec vue sur mer, des murs joliment graffés et une piscine à l'abandon.
Que s'est-il donc passé en une cinquantaine d'années pour qu'un programme si ambitieux soit réduit à néant. Pire, soit totalement abandonné puis détruit, voire rasé ?
Je décide de chercher du côté du Ministère de la Culture, section Architecture et Patrimoine. Car enfin, si une demande de protection auprès des monuments historiques a été déposée j'en retrouverais forcément la trace. Une autre piste à explorer certainement, celle des équipes municipales qui se sont succédé depuis toutes ces années ...

Piscine extérieure, Pavillon Christian Cayet,
Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012 - Photo © Yannick Vallet


Demain : une zone d'activité concertée, une protection déposée et une impresssion mitigée.


1. Extrait de "Profession de foi d'un enfant du siècle" du Dr Jean Bastide (Editions La Mirandole)
2. De Lattre de Tassigny est le seul général qui, avec ses troupes en novembre 1942, s'est opposé à l'armée allemande envahissant la zone libre et ce, contre les ordres du gouvernement de Vichy. Il sera arrêté et condamné à dix ans de prison, mais s'évadera en septembre 1943 pour rejoindre De Gaulle.
3. Ainsi s'exprime en 2007, la SOFMER (Société Française de Médecine Physique et de Réadaptation) dans un mémoire sur la MPR (Médecine Physique et de Réadaptation).

10 février 2014

Le Sanatorium #1

Une réussite architecturale.

Il y a un an et demi, une amie peintre, Mich@, me faisait parvenir une photographie d'un sanatorium à l'abandon, situé sur la côte méditerranéenne (ICI). Quelques mois plus tard, alors que je me rendais dans le sud, je lui demandais de me conduire sur les lieux de son image, au Grau-du-Roi. Ce jour-là, j'appris que la quasi-totalité des bâtiments originels datant des années trente, situés en bordure de plage, avaient été détruits, remplacés une centaine de mètres plus loin par un nouvel hôpital ultramoderne ("normes HQE et construction basse consommation pour un environnement préservé").
Seul le bâtiment qu'elle avait photographié semblait encore debout.

Un banc, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Comment un établissement public de soin rattaché à un CHU (ici, celui de Nîmes), avait-il pu, d'un coup de baguette magique, être purement et simplement rayé de la carte pour être remplacé par un autre ?
Pour des raisons techniques et de mises aux normes ? Certes.
Pour des raisons d'hygiène environnementale et de promiscuité épidémiologique (la mer n'est qu'à quelques mètres et l'ancien sanatorium donnait directement sur la plage) ? Impossible, le nouvel établissement est lui aussi à deux pas de la mer.
Pour des raisons esthétiques ? Pour des raisons financières ? Spéculatives ? Politiques ? Voire électives ?
Au vu de ce que je photographiais ce jour-là, il me fallait absolument découvrir ce qui s'était joué derrière la disparition programmée de ce sanatorium. Et pourquoi avait-on démoli des bâtiments historiques, emblèmes de la mémoire locale.

Quelques miettes, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Tout commence à l'entre-deux-guerres lorsque le Conseil Général du Gard propose la création d'un sanatorium maritime sur la commune du Grau-du-Roi.
15 mai 1933. Alors que depuis quelques mois, Adolf Hitler règne en maître sur l'Allemagne, alors que depuis quelques jours, à Berlin, on brûle en place publique des milliers de livres jugés "décadents", ici, sur les plages de la Méditerranée, face à la mer et dans la douceur printanière, s'ouvre le Sanatorium Héliomarin du Grau-du-Roi. Dirigé par le Docteur Jean Bastide, cet immense centre pour tuberculeux a été construit par un architecte célèbre dans la région, Henri Floutier. Grand spécialiste des caves coopératives vinicoles (plus de 70 construites en près de 40 ans !), celui-ci va utiliser une technique alors très en vogue, le Béton Armé Hennebique.
Extrait du numéro 332 de BÉTON ARMÉ (sous-titré, Revue mensuelle technique et documentaire des constructions en béton armé) : « Les différentes reproductions tant des plans que des vues des façades montrent parfaitement la disposition très claire et pratique adoptée par l'architecte. Il convient de l'en féliciter car il a su parfaitement satisfaire les exigences de la technique moderne de l'Assistance publique à un programme très particulier. » Conclusion plus que très vague d'un journaliste qui n'a visiblement pas grand-chose à raconter en regard des plans d'architecte présentés dans la revue !

Labo, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet

Aujourd'hui, de la dizaine de magnifiques bâtiments construits dans les années 1930, il ne reste plus grand-chose. Si ce n'est deux petites constructions : l'ancienne pharmacie et le pavillon des contagieux.
Et pourtant, dès 1989, à l'annonce de la destruction programmée de l'édifice, les opposants au nouveau projet commençaient déjà à s'organiser …

Mais revenons au début de l'histoire. Pendant les premières années du sanatorium, des tuberculeux de toute la France se retrouvent ici, les pieds dans l'eau et la tête au soleil. Extrait du courrier d'un cheminot parisien en traitement sur place, au début des années 1940 : « Santé bonne dans l'ensemble ; toutefois, j'ai perdu le poids que j'avais pris à Auch […] Suis gratifié d'un temps superbe depuis mon arrivée. Traitement ? Grand repos et soleil. Suis au bord de la mer étendu sur chaise longue de 8h1/2 à 18h00. » Une sorte de bonheur médical au bord de l'eau ! …
Jusqu'à la guerre. Jusqu'à ce jour d'hiver 1942 où, suite au débarquement allié en Afrique du Nord, l'Allemagne nazie et l'Italie de Mussolini décident d'envahir la "Zone libre". L'objectif : prendre le contrôle de la côte méditerranéenne. Et Le Grau-du-Roi ne fait pas exception ...

Pavillon des contagieux, Sanatorium du Grau-du-Roi, 2012
Photo © Yannick Vallet


Demain : une évacuation étonnante, une opération risquée et des résistants sur tous les fronts.


16 décembre 2012

Du Côté du Bois, le récit complet



Lorsque l'occasion s'est présentée d'exposer une de mes séries à la Médiathèque de Clamart, je n'ai pas hésité une seconde. L'occasion était trop belle. J'allais enfin pouvoir reprendre mes recherches sur trois monuments méconnus qu'abritait le bois de Clamart.

Tout commence place du Garde, à Clamart donc, un des ronds-points stratégiques de la ville, à deux pas du bois. Au nord, la rue du Président Roosevelt qui déverse ici, le soir, un flot parfois ininterrompu de banlieusards en provenance de Paris, via Issy-les-Moulineaux. Direction la banlieue sud et l'autoroute A86, à destination des départements de la Grande Couronne1. En allant vers l'ouest, c'est Meudon, puis Sèvres, Saint-Cloud et la Normandie ! Et à l'est, au bout de la rue de Meudon justement, c'est le centre stratégique de Clamart. Sa mairie, son stade, son théâtre, ses rues piétonnes, ses commerces et plus loin ses quartiers pavillonnaires.
Mais revenons plutôt au rond-point. Ici, coincée entre la quatre-voies qui grimpe vers la très réussie Cité de la Plaine - due à l'excellent architecte-urbaniste Robert Auzelle2 - et le parking de la rue Brignole Galliera (ancien emplacement des fêtes foraines), s'ouvre la parcelle clamartoise de la Forêt de Meudon, autrement appelée Bois de Clamart. Cette zone, semi sauvage comme la plupart des forêts périurbaines, représente ici près d'un quart du territoire communal. Et abrite sous ses futaies, des monuments dont l'histoire est plutôt méconnue, voire totalement ignorée, d'une grande partie des clamartois.

Plan de situation - Photo aérienne © Google


Depuis quelques années déjà, trois constructions cachées dans le bois de Clamart m'intriguaient tout particulièrement. À commencer par ce mystérieux Théâtre de Verdure situé à deux pas du parking de la Place du Garde, juste en lisière du bois et que tout le monde semblait avoir oublié. Mais il y avait aussi le château d'eau, posé au point le plus haut de la forêt et dénommé Réservoir de Fleury. Et enfin, la Fontaine Sainte-Marie au point le plus bas du bois et qui, en son temps, avait donné son nom à une guinguette.

Le bois de Clamart - Photo aérienne © Google


Concernant les deux derniers, des renseignements glanés ici ou là me permirent très vite de dater leur construction de la fin du XIXe siècle. Certes. Mais le Théâtre de Verdure ? Vu ce dont je me souvenais de la construction - un mur en pierre sèche (identique au château d'eau) et des gradins - je pensais qu'il était de la même époque. Or, j'avais tort ! Non seulement j'avais tort, mais en plus je ne savais pas à quoi il avait servi. Pas plus que je ne savais qu'elle avait été la véritable destinée des deux autres monuments : la Guinguette de la Fontaine Sainte-Marie et le Réservoir de Fleury. C'est donc armé de mon appareil photo, et bien décidé à percer le mystère de ces monuments, que je me dirigeais vers la Place du Garde pour un périple en forêt, à la recherche d'indices …

Autour du Théâtre, Bois de Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Lorsqu'on aborde le bois de Clamart par la Place du Garde, il n'existe que deux manières d'y pénétrer. Soit par la route de la Mare, montée goudronnée qui vous amène sur une sorte de plateau au Carrefour de l'Anémomètre. Soit par un simple sentier qui vous oblige à passer au beau milieu du Théâtre de Verdure. C'est par là que débutera mon exploration …

Entrée, Théâtre de Verdure, Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet 

De l'extérieur, le Théâtre forme un large cercle incluant de nombreux arbres. Protégé par un véritable fatras de buis devenu sauvage, l'ensemble, fortement arboré, me fait penser à une sorte de bulle écologique à la Silent Running3. Juste derrière, se trouve le mur de clôture. Et face à moi, la première entrée.

Mur d'entrée, Théâtre de Verdure, Clamart, 2012
Photo © Yannick Vallet

Une serrure, ainsi que des gonds rouillés encore scellés aux pierres, m'attestent que les accès n'étaient à priori pas libres et que des portes devaient vraisemblablement clore l'enceinte. Au moins lors des représentations, lorsque le théâtre était complet. M'avançant au centre de cet immense cercle aux allures d'agora, j'ai l'impression d'être projeté des décennies en arrière, du temps où se déroulaient ici les premiers spectacles. Les gradins, auxquels on accédait par trois petites marches, devaient certainement être faits d'alignements de bancs en bois, disposés en arc de cercle. Aujourd'hui, plus trace de ces bancs. Seulement de l'herbe, des arbres et des ronces. Face à eux, dans l'autre moitié : la scène. Ou plutôt ce qu'il en reste. À droite et à gauche, pardon! À cour et à jardin : deux volées de marche en béton, permettant aux artistes de monter sur le plateau. Mangés eux aussi par la mousse et le lierre, ces escaliers semblent bien incongrus à cet endroit-là !

Gradins, Théâtre de Verdure, Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Penché en avant à la recherche du moindre indice caché, j'arpente la scène de terre battue, mais sans grand succès. Je m'apprête à rejoindre les coulisses quand, soudain, mon regard est attiré par une pièce métallique : un cylindre fortement scellé dans le sol et affleurant à peine. Vu sa position, légèrement en avant de l'escalier, il se pourrait bien que ce soit le reste d'un poteau servant à tenir le rideau de fond de scène. Mais impossible à vérifier. Je reste donc là quelques instants à profiter des derniers rayons de soleil de cette fin d'été, m'imaginant quelque comédien amateur grimpant les marches, le trac au ventre, mais terriblement excité à l'idée de passer de l'autre côté du rideau. Puis je me décide à rejoindre les coulisses.

Côté cour - Côté jardin, Théâtre de Verdure, Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Murs graffités, papiers gras, bouteilles vides, kleenex usagés. L'arrière-scène n'est guère ragoûtante. Je tente une sortie par la porte du fond (à ce stade de mes recherches "in situ", je ne sais pas encore qu'il s'agit de l'Entrée des Artistes, pourtant un document me l'apprendra plus tard…) puis me glisse entre le buis et le mur. Histoire de voir. Malheureusement il n'y a pas grand-chose à voir justement, si ce n'est des hordes de moustiques que je semble avoir dérangées. Las de me faire bouffer par ces diptères agressifs, je m'extrais de la haie et contourne le théâtre jusqu'à l'entrée principale.

Sous-bois de buis, Théâtre de Verdure, Clamart, 2012
Photo © Yannick Vallet

De cette entrée, au centre des gradins et face à la scène, la vue sur l'ensemble est assez belle, presque majestueuse. Les architectes du projet ne s'y sont pas trompés. En intégrant quelques arbres au plan d'ensemble (les plus grands d'entre eux sont, de toute évidence, là depuis très longtemps, et sont forcément le fruit d'une réflexion quant à leur emplacement), on a créé "artificiellement" une verticalité, pourtant naturellement absente. Et même si le plafond manque, le lieu semble posséder un réel volume, digne des théâtres "fermés". Sans compter que la voûte végétale, ainsi constituée, doit certainement permettre d'éviter que le son ne se dilue dans l'air. Ok, je ne suis peut-être pas acousticien, mais j'aime à penser que tout cela n'a pas été vain …

Au fond, la scène, Théâtre de verdure, Clamart, 2012
Photo © Yannick Vallet

S'il y a 60 ans, les chênes et les marronniers du théâtre étaient forcément plus petits, ce sont malgré tout des dizaines de chanteurs qui ont été accueillis ici en juin 1956 pour UN UNIQUE GALA donné par des chorales venues d'Allemagne, Espagne, France, Mongolie, Tchécoslovaquie. Un programme (précise-t-on sur l'affiche aux lettres d'un bleu pétant) organisé par la Fédération Musicale Amateur et intitulé 1res OLYMPIADES INTERNATIONALES de CHANT CHORAL AMATEUR. Un spectacle soutenu activement par Louis Durey compositeur du XXe siècle qui travailla avec Paul Eluard, Guillaume Apollinaire ou Jean Cocteau. Le même Jean Cocteau qui prêtait d'ailleurs une oeil attentif à cette fédération musicale héritée du Front Populaire, en leur créant des visuels de son graphisme si particulier4.

Coulisses, Théâtre de Verdure, Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Mais au fait, ces architectes, qui sont-ils ? Et quand ont-ils œuvrés ? Un document important - le Plan d'ensemble original découvert aux archives municipales - m'a permis de remettre de l'ordre dans mes idées ! Au dos une date, 25 janvier 1947, accompagnée de la signature du maire de l'époque, Paul Padé. C'est donc juste après la deuxième guerre mondiale qu'a été créé le Théâtre de Verdure (et non pas à la fin du XIXe siècle comme j'ai pu le penser). Et si aucune mention n'est faite du nom des architectes, je découvre tout de même deux choses. Tout d'abord, qu'un plancher de bal avait été prévu à proximité, exactement dans l'axe de l'entrée latérale actuelle (qui est en fait une Sortie de dégagement). De taille imposante (près de 600 m2), il n'a en fait jamais été construit. Et d'autre part, que les principaux arbres (une dizaine) présents actuellement sur le site, étaient effectivement déjà intégrés au projet, en 1947. Matérialisés sur le plan par de petits ronds noirs.

Un arbre, Théâtre de Verdure, Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Assis sur les gradins, je regarde la scène. Derrière moi, de chaque côté de l'Entrée du Public, je viens de découvrir les traces en creux de ce qui devait être des plaques. L'une ronde, l'autre rectangulaire. Les restes fantômes d'une signalétique passée (Sortie Interdite ? Entrée ? La sortie s'effectue uniquement par les portes latérales ?) dont plus personne ne se souvient. D'après un clamartois, ce Théâtre de Verdure n'aurait d'ailleurs presque jamais servi. Une quinzaine d'années tout au plus. Et pour de très rares spectacles. Ceci expliquerait donc l'oubli dans lequel il est tombé. Et le peu de renseignements que j'ai découverts. Mais pourtant, ici, il me reste une chose à voir. Et de mon poste d'observation, cela me saute maintenant aux yeux.

Entrée du public, Théâtre de Verdure, Clamart, 2012
Photo © Yannick Vallet

En avant scène, il y a comme une sorte de petite marche unique. Comme un long et minuscule muret de béton. Etrange. Je m'approche. M'accroupis. Et découvre qu'il s'agit en fait d'une sorte de rigole dans laquelle ont pris racine quelques pieds de fraisiers des bois. Il s'agit certainement de la rampe. Ce goulet où l'on mettait les éclairages de bord de scène. Chose incroyable, mais qui me réjouit, je découvre que le béton est encore recouvert par endroits de sa peinture d'origine. Après tant d'années passée à l'extérieur ! Une peinture de couleur verte.

Du vert, Théâtre de Verdure, Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet


Étonnant ce vert … n'est-il pas censé porter malheur au théâtre ? …

Entrée des artistes, Théâtre de Verdure, Clamart, 2012
Photo © Yannick Vallet 

Plongé dans mes pensées, je quitte finalement les lieux, heureux d'avoir pu donner une âme à ce théâtre qui ne demande qu'à revivre. Direction, un des points le plus haut du bois. Direction, l'histoire incroyable d'une splendeur passée. Direction, le Réservoir de Fleury …
Alors que j'aborde la montée vers les hauts du bois, je laisse sur ma droite une parcelle grillagée, gardée par un panneau de l'Office National des Forêts : ICI UNE NOUVELLE GÉNÉRATION D'ARBRE - Pour une gestion durable de la forêt. Curieux comme l'ONF, alors même qu'il exploite aujourd'hui la forêt française de façon plutôt raisonnable, doit-il pour chaque arbre abattu, et pour chaque parcelle replantée, expliquer, communiquer et faire preuve d'une pédagogie sans faille à destination des citadins (citadins qui d'ailleurs s'imaginent encore que les forêts françaises sont totalement sauvages et qu'il ne faut surtout pas toucher aux arbres qui y poussent !) … alors qu'à l'autre bout de la planète, on continue tranquillement de raser des milliers de mètres carrés de forêts primaires et tropicales5, dans la plus grande indifférence. Déconcertante contradiction de l'être humain ! Bref.
Retour à ma grimpette, à travers chênes et châtaigniers.

De dos, Réservoir de Felury, Clamart, 2012
Photo © Yannick Vallet 

Après quelques minutes de marche, j'arrive sur le plateau, en lisière du bois. À droite, un haut mur de pierre, celui de l'Orphelinat Saint-Philippe (aujourd'hui propriété de la Fondation d'Auteuil). Et un peu plus loin, sur la gauche, cachée au milieu des arbres, la haute silhouette imposante d'un château d'eau. Je connais bien ce monument pour l'avoir croisé de nombreuses fois lors de mes ballades dans le bois de Clamart, et l'avoir photographié il y a quelques années déjà6. Il est pour moi comme une sorte de symbole. Symbole du temps qui passe (il est plus que centenaire). Symbole d'une architecture un tantinet désuète. Et enfin, symbole d'une charité d'un autre siècle.

Grafs, Réservoir de Fleury, Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Son histoire commence à la fin du XIXe, lorsque la duchesse de Gallierarachète à la marquise de Plessis-Bellière sa propriété située sur les communes de Clamart (anciennement village de Fleury) et Meudon. Nous sommes en 1877, la France est sous la présidence du maréchal Mac Mahon et le général Séré de Rivières tout à sa "passion", bâtit sans relâche depuis 4 ans des dizaines de forts défensifs, tout autour de Paris, et le long des frontières françaises8.

Un balcon et deux ouvertures, Réservoir de Fleury, Clamart, 2012
Photo © Yannick Vallet

Détentrice d'une immense fortune, Marie Brignole-Sale de Ferrari, duchesse de Galliera, décide donc de faire construire sur sa propriété nouvellement acquise un orphelinat et une maison de retraite. Confié à l'architecte E. Conchon, le chantier pharaonique s'étalera sur plus de dix années. Extrêmement exigeante, celle-ci veut le meilleur pour ces enfants nécessiteux, qui seront éduqués ici, et apprendront l'horticulture: « Depuis que je suis au monde, j'ai vécu dans des palais, je trouve bon que les pauvres en aient un, j'ai plaisir à le leur offrir ».

La cuve, Réservoir de Fleury, Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Alors que la plupart des français n'ont à cette époque que peu de commodités dans leur habitation, ici les jeunes auront des salles de bains, des douches, des lavabos et même le chauffage central. Et à l'extérieur, outre l'aménagement des terrains destinés à l'apprentissage de l'horticulture, on fera construire une piscine découverte (non chauffée !) afin que tous puissent apprendre à nager. Mais tout ce confort, ajouté à la gestion quotidienne des habitants du lieu (trois cents enfants, une centaine de retraités, plus le personnel encadrant et les enseignants) demande un volume d'eau considérable. Il est donc décidé, dès le début du chantier, de construire un réservoir. Cette immense cuve, alimentée depuis l'étang de Chalais en contrebas par d'énormes machines, pourra ainsi fournir en permanence l'eau nécessaire au bon fonctionnement du village de Fleury.

Un arbre, Réservoir de Fleury, Clamart, 2012
Photo © Yannick Vallet

Aujourd'hui, il ne reste plus de cette citerne qu'une carcasse rouillée et un cylindre de pierre. Et à l'intérieur, là où se croisaient les canalisations, il n'y a plus grand chose. Il y fait noir. Ça sent le plastique brûlé et le charbon de bois. L'humidité et la pourriture. Car ce lieu, désormais ouvert à tous, s'est arrêté de vivre, il y a bien longtemps. Modernisation des réseaux d'adduction d'eau oblige.
Le Réservoir de Fleury est devenu obsolète mais étonnamment, la nature a bien du mal à reprendre ses droits sur le monument. À part un arbre chétif qui tente, tant bien que mal, de grandir au pied du mur, enraciné dans les pavés de grès, rien ne semble vouloir s'accrocher au vieillard. Comme ci celui-ci voulait nous signifier qu'il était encore vaillant. Prêt pour une deuxième vie …

Blockhaus, Réservoir de Fleury, Clamart, 2012
Photo © Yannick Vallet

Laissant derrière moi les vestiges de cet ouvrage solitaire, je m'engage sur le sentier qui longe le mur d'enceinte de Saint-Philippe, pour la dernière étape de mon enquête. Le blockhaus graffité, témoin proéminent de la dernière guerre mondiale, semble me fixer de son regard cyclopéen.
Soixante mètres plus bas, au pied de cette colline qui domine tout Paris, j'ai désormais rendez-vous avec la Fontaine Sainte-Marie, sa guinguette et ses fantômes d'un autre temps …

Le mur de Saint-Philippe, Réservoir de Fleury, Clamart, 2012
Photo © Yannick Vallet

Tandis que le soleil joue à cache-cache avec les nuages, mes pas me descendent jusqu'à la Route de la Porte de Fleury, un simple chemin de terre sur lequel, du temps des guinguettes, au début du siècle dernier, passaient des dizaines de parisiens et de banlieusards. Direction les plaisirs du dimanche et la joie des beaux jours. Une bonne demi-heure de marche entre la gare de Meudon fraîchement construite, en contrebas, et la guinguette clamartoise, à deux kilomètres de là. L'air est doux et je m'attends presque à voir débarquer des couples endimanchés à la mode Belle Époque, canotier sur la tête et panier à provision sous le bras. Mais pour le moment, c'est le silence.
Ambiance d'été. Le sol tacheté de lumière. Les rayons du soleil perçant à travers les feuilles. Le crissement de mes pas sur le sol de terre. Direction, la guinguette.

Route de la Porte de Fleury, Bois de Clamart, 2012
Photo © Yannick Vallet

Pendant près de vingt minutes, je ne croiserai pas grand monde (une mamie et son minuscule Yorkshire, une jeune femme et son berger allemand et un joggeur soixantenaire, en nage, à fond sur le chemin de terre). Et puis, sur ma gauche, c'est la Route forestière du Vertugadin, sorte de vague "reste" des jardins à la française que Louvois, Ministre de Louis XIV, fit aménager par Le Nôtre pour son château de Meudon. Mais ceci est une autre histoire …

Un chêne, Bois de Clamart, 2012
Photo © Yannick Vallet

Ce chemin me semble interminable, tellement je suis impatient quand, soudain, je m'arrête. À travers le silence, semblent s'élever des cris d'enfants et des conversations d'adultes. Des rires. Des verres qui trinquent. Plus loin devant moi, il me semble apercevoir une sorte de clairière. La fontaine est à deux pas. Mais rien de la guinguette.

Le mur de Chalais, Bois de Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Seulement le son fantôme d'un accordéon et de celui d'un violon.

Château d'eau, Bois de Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Et si les fantômes, justement, avaient pour nom Rodin ? Ou Jean Arp ? Et si, en cette fin de XIXe siècle, le grand sculpteur nouvellement installé à Meudon était venu faire un tour ici. La Villa des Brillants n'est finalement pas très loin. Un Rodin incognito qui aurait eu envie de se changer les idées au contact du peuple. Lui qui depuis quelque temps essaie de prendre ses distances avec la jeune Camille Claudel. Drôle d'idée ? Peut-être.
Mais Jean Arp. Et Sophie Taeuber ? Eux étaient vraiment voisins de la Fontaine Sainte-Marie. Quelques rues9. Tout au plus. Et même si la guinguette n'était déjà plus tout à fait la même en 1930 qu'en 1895, j'aime à m'imaginer qu'eux aussi ont pu venir ici. Pour déjeuner, un dimanche de septembre.

En arrivant, Bois de Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Il me semble que je touche au but. Je sens, je sais, que la fontaine est juste là, devant moi, à quelques dizaines de mètres. Que vais-je vraiment découvrir ? Que reste-t-il des fastes d'antan ? À part ce très léger bruit d'eau qui s'écoule, semblant venir de nulle part, rien ne peut faire soupçonner qu'ici, il y a une trentaine d'années, on organisait encore des repas de noces. C'était dans les années 1980 et la guinguette, devenue restaurant en dur avec terrasse, comptait alors ses derniers jours. Mais pourtant, là, à ma gauche. Il y a un mur. Un mur en pierre meulière qui retient la terre. Et au pied de cet arbre, enchevêtrés dans les racines, d'étranges reliques. Un petit pavé. Des pierres maçonnées. Et là, juste au-dessus, de longs rectangles de ciment, affleurant à peine. Comme les restes d'un mur ou d'une clôture.

Au pied de l'arbre, Bois de Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Au croisement avec la Route de la Fontaine aux Lynx10, je m'arrête et essaie de comprendre la topologie des lieux. Mais pas facile de se repérer lorsque plus rien n'existe. Mes souvenirs sont ceux de cartes postales datant du début du XXe siècle (la première guinguette a été ouverte en 1889) où l'on aperçoit, derrière la fontaine, des tables, quelques chaises et une petite construction.

Clôture, Bois de Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Puis, au fil des ans, le décor a évolué. Une clôture en bois a été érigée, on a aménagé un coin avec balançoires. Au-dessus de la porte d'entrée de l'enclos, une grande pancarte peinte à la main "A LA FONTAINE Ste MARIE - RESTAURANT" a été posée. La terrasse s'est agrandie, on a installé une tonnelle, puis le plancher de bal situé à droite de l'entrée a été couvert. Et même la statuette de la vierge, fixée sur un arbre au-dessus de la fontaine, a changé plusieurs fois. Comme son alcôve, du reste. Mais au fait, qu'est-elle devenue cette Sainte-Marie ?

Indice, Bois de Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Debout devant la fontaine, j'essaie de comprendre. De trouver un indice. Je scrute même le tronc des arbres les plus proches, pour découvrir d'éventuelles traces de cette statuette disparue, ou des pancartes qui y étaient accrochées "POSTE DE SECOURS", "LA MAISON EST OUVERTE TOUS LES SAMEDIS ET DIMANCHES" ou encore "LA MAISON REÇOIT LES CLIENTS AVEC LEUR PANIER". Mais rien. Comme si les choses n'étaient pas à leur place. Etrange.

A côté, Bois de Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Je n'ai pas besoin de me forcer beaucoup pour voir les couples danser sur des airs de polka ou de valse. Deux sous11 par couple et par danse, tel est le tarif. Et ils sont nombreux le week-end à venir guincher au son des airs à la mode, et prendre l'air en forêt. Car depuis le 13 juillet 1906, une loi a été votée, instaurant le repos dominical obligatoire. Une petite révolution, trente ans avant les congés payés. Du coup, ce sont des familles entières qui viennent ici déjeuner le dimanche. Ceux qui n'ont pas les moyens apportent leur panier à provision. Les autres s'assoient aux tables du restaurant ou à la terrasse du café. Comme dans ce documentaire de 1929 que j'ai vu récemment, "Nogent, eldorado du dimanche". Le tout premier film de Marcel Carné. Et dans lequel on voit les jeunes parisiens se diriger en masse vers les guinguettes, en quête de bon temps et de divertissement !

F., Bois de Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Mais à Clamart, il n'y a pas la Marne. Alors plus tard, dans l'après-midi, on fait une petite promenade. Les amoureux poussent jusqu'à l'étang de la Garenne, pour voir la Pierre aux Moines (un menhir de deux mètres cinquante, découvert par Marcellin Berthelot en 1895) ou pour se perdre le long des berges sauvages. Et les autres, les curieux, fascinés par l'aérostation vont tenter d'apercevoir les dirigeables. Car derrière ce mur imposant qui borde la Route de la Porte de Fleury, se trouve le Parc Aérostatique de Chalais-Meudon avec, tout au bout, le fameux Hangar Y d'où est parti en 1884, "La France", immense dirigeable, construit par Charles Renard12. Le premier du genre.

Derrière le mur, Bois de Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

La journée touche à sa fin, et il me faut absolument comprendre ce qui s'est passé ici. Et pourquoi je n'arrive pas à recoller les morceaux. Je remonte vers le mur que j'ai aperçu à mon arrivée et je fais le tour du périmètre à la recherche d'un ultime indice. Mais pourquoi donc avoir déplacé la route forestière principale et l'avoir fait passer (après la démolition de la guinguette ?) quelques mètres au-dessus de la fontaine ? Alors qu'auparavant, ce sentier passait juste devant la fontaine.

Siège, Bois de Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Tout à coup, cela me semble évident. Ce n'est pas le chemin qu'on a déplacé mais bien la fontaine. Ce n'est pas possible autrement. Et effectivement, je retrouve ce qui semble être sa place originelle. Une trentaine de mètres plus haut. Juste au carrefour. Exactement comme sur les cartes postales. Et comme par miracle, chaque élément reprend sa place. Naturellement.

A l'origine, Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Les ormes qui entouraient la fontaine en arc de cercle sont bien là. Je reconnais celui où était fixée la statuette de Marie. Le mur, plus loin, est celui qui délimitait la propriété, juste derrière le bâtiment principal. Le petit bout de chemin, qui monte au-dessus, était celui qui menait à l'entrée latérale permettant d'accéder au restaurant, en venant de Meudon. Les petits pavés allongés, à l'autre bout, devaient faire partie du mur de clôture.

Bordure, Bois de Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet


Et la fontaine ?

Fontaine, Bois de Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Un clamartois me confirma plus tard qu'elle avait bien été déplacée. Déplacée, certes, mais reconstruite n'importe comment. L'enceinte en pierre a perdu un étage et le bassin a été retaillé ! Alors que la construction originale semblait s'élever au-dessus du sol, celle-là donne la désagréable impression de s'enfoncer sous terre … Dommage.

Parois, Bois de Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

La lumière commence à baisser et, tandis que je prends une dernière photo de l'ancien emplacement de la fontaine, je perçois, juste derrière moi, le bruit de l'eau qui s'écoule. Un son qui n'a pas changé, depuis une éternité. Comme immuable et fidèle à lui-même. La seule chose qui soit en fin de compte restée intacte, depuis que des générations de parisiens et de banlieusards sont venus ici, pour déjà à l'époque, le temps d'un week-end, oublier les difficultés de la vie quotidienne …

La Fontaine, Bois de Clamart, 2012 - Photo © Yannick Vallet

Un dernier regard sur le passé et je quitte les lieux. Remontant à travers la forêt, je passe à nouveau devant le Réservoir et me retrouve, quelques minutes plus tard, au centre du Théâtre. Mon périple s'arrête là, mais je sais que bientôt je reviendrai ici. À l'ombre des chênes et des chataigniers. Du côté du bois …



FIN 


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"Du Côté du Bois", installation conçue spécialement pour La Buanderie de Clamart, a été exposée du 7 novembre au 1er décembre 2012.
Les photographies parues ici sont une sélection parmi les 83 que compte le projet. Le texte, lui, est retranscrit dans son intégralité.
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Un grand merci à toutes mes sources de renseignements qui m'ont permis de me documenter.

À commencer par M. Raymond Bienvenue, mémoire vivante de Clamart,Les Amis de Clamart et sa présidente, Mme Gisèle Jullemier,
Le personnel des archives municipales de la ville de Clamart,
Le Comité de Sauvegarde des Sites de Meudon, pour ses articles sur l'Orphelinat Saint-Philippe.

Sans oublier la Médiathèque de Clamart et Anne Frasson-Cochet pour son écoute et sa disponibilité lors de l'accrochage de l'exposition.

Et bien sûr, Madeleine Mathé, responsable artistique du Centre d'Art Albert Chanot de Clamart, sans qui ce projet n'aurait certainement jamais vu le jour.


1. Seine-et-Marne (77), Yvelines (78), Essonne (91), Val d'Oise (95) 
2. Construite entre 1954 et 1969, La Plaine est un exemple réussi de cité à grande échelle. Constituée de près de 2000 logements dont 90 maisons individuelles, de logis pour personnes âgées, de vastes espaces verts et piétonniers et de petits jardins privatifs, elle est associée, de l'autre côté de la rue de la Porte de Trivaux, à un immense cimetière paysagé. 
3. Film américain à discours écologique avant l'heure, réalisé par Douglas Trumbull en 1971, avec Bruce Dern et Ron Rifkin. 
4. C'est d'ailleurs à cette même époque qu'il vient dessiner sur les murs de la Villa Santo Sospir à Saint-Jean-Cap-Ferrat : « Il ne fallait pas habiller les murs, il fallait dessiner sur leur peau, c'est pourquoi j'ai traité les fresques linéairement avec le peu de couleurs qui rehaussent les tatouages. Santo Sospir est une villa tatouée ». 
5. En dix petites années, la surface de la forêt amazonienne rasée au profit de l'agriculture (essentiellement du soja) a été de 550.000 km2. Ce qui correspond à une superficie équivalente à celle de la France, au rythme de 10 départements français par an ...
6. Pour un polyptique polaroid inspiré de "Alice au Pays des merveilles" et intitulé "I've had such a curious dream" (2008)
7. La duchesse de Galliera, à la tête d'une fortune considérable suite au décès de son mari en 1876 - le marquis Raffaele de Ferrari - fera construire dès 1878, l'actuel Musée de la mode de Paris, le Musée Galliera, pour abriter ses œuvres d'Art. Elle possédait également l'actuel Hôtel de Matignon (où elle vivait), le Palazzo Rosso et le Palazzo Bianco à Gênes. Et fit construire à Clamart, en même temps que l'Orphelinat Saint-Philippe, l'Hospice Ferrari, maison de retraite pour gens de maison.
8. Voir ma chronique photographique "Les Oubliés (ou la position du Bois de Verrières)", mise en ligne en juin 2012.
9. Jean Arp et sa femme Sophie Taueber, tous deux peintres et sculpteurs, se sont installés en 1929, au 21 rue des Châtaigniers à Clamart, dans une maison atelier dessinée par Sophie Taueber. Elle abrite aujourd'hui la Fondation Arp.
10. Ancien nom de la Fontaine Sainte-Marie.
11. Environ 25 centimes d'euros actuels.
12. D'une longueur de 52 mètres, ce ballon était propulsé par une hélice fonctionnant grâce à une batterie électrique. Décollant de Meudon, le Colonel Renard et le Capitaine Krebs ont effectué, le 9 août 1884, un parcours en circuit fermé de 7,6 Km pour une durée de 23 minutes.