22 novembre 2011

Circuit de Reims-Gueux #2

Ou comment je vais à la rencontre de mes héros d'enfance.

Bon. Pas de doute, je viens bien de rentrer sur le circuit par ce que l'on nomme le virage de Thillois. Ici, sur quelques centaines de mètres, étaient installés les premiers gradins pouvant accueillir jusqu'à 6.500 personnes. Et juste derrière, au milieu des champs, un parc à voitures de 3.000 places. Rien que sur cette portion de circuit, qui s'étend jusqu'au village, ce sont près de 15.000 véhicules qui pouvaient stationner pendant les courses. Car à l'époque, on venait en famille de toute la région, et même de la France entière, pour admirer les bolides dévoreurs de kilomètres et de vitesse. On était au cœur des trente glorieuses et les soucis énergétiques ou écologiques n'étaient pas encore à l'ordre du jour.

Le promenoir, Circuit Reims-Gueux, 2011 - Photo © Yannick Vallet

Devant moi, la départementale qui déroule son long ruban asphalté n'est autre que la fameuse ligne droite des tribunes. Là, dans le prolongement des gradins, s'étendaient sur près d'un kilomètre le promenoir qui menait jusqu'au centre névralgique du circuit.
Soudain, cette perspective qui s'ouvre devant moi me donne envie d'enfoncer l'accélérateur ! Plus j'avance, et plus mon cœur bat la chamade. Et ce qui, jusqu'à présent, semblait n'être que de vagues silhouettes, prend rapidement la forme de bâtiments sortis d'un autre âge. Me voilà propulsé plus d'un demi-siècle en arrière, dans un passé que je n'ai pas connu.

Moteurs, le magazine du sport automobile, Circuit Reims-Gueux,
2011 - Photo © Yannick Vallet

Fébrile, je m'arrête sur le bas-côté, vraisemblablement au niveau de ce qui devait être la grille de départ, et observe à travers mon pare-brise. À quelques mètres sur la droite s'élève l'ancien poste de chronométrage, baptisé Pavillon Lambert. Mais qu'est-ce donc exactement que le chronométrage ? En 1949, Charles Fourreau, secrétaire de la Commission sportive de l'A.C.F., l'expliquait ainsi dans une plaquette destinée au public : "L'équipe de chronométrage est composée comme suit :
Le pointeur qui relève la position des coureurs à chaque tour.
L'appeleur de numéros.
Le chronométreur qui prend le temps avec l'appareil.
Des teneurs de tableaux qui inscrivent le temps dans la colonne réservée à chaque coureur.
Les résultats sont immédiatement communiqués à la radio. Le public peut connaître ainsi, immédiatement, la position des voitures, les moyennes réalisées, le meilleur tour, etc...
"
En face du Pavillon Lambert, de l'autre côté de la piste, se dressait l'ancien Pavillon des Speakers, mais celui-ci a disparu. Définitivement. Et derrière moi, dans le champ de betteraves se dressaient des pylônes d'éclairages, eux aussi démontés il y a bien longtemps.

Pavillon Lambert, Circuit de Reims-Gueux, 2011
Photo © Yannick Vallet

Mais alors, que reste-il précisément du légendaire circuit ?
Sur la gauche de la chaussée s'élèvent les tribunes, imposantes. Et sur la droite, un peu plus loin, ce sont les fameux stands de ravitaillement aux couleurs bariolées des sponsors. Des stands qui, enfant, me faisaient rêver lorsque le dimanche après-midi, assis entre mon frère et mon grand-père, je les découvrais sur le téléviseur familial. C'était à Silverstone, Monza, Spa ou Imola. Le circuit le plus dangereux de tous avait pour nom Nürburgring. Et les virages se nommaient Woodcote, Tamburello ou l'Eau Rouge !
Quand un caméraman avait eu (je m'imaginais) la chance de pouvoir s'approcher d'un de ces stands, je tendais le cou et observais avec fascination tout ce petit monde qui s'agitait devant moi. Des mécaniciens fébriles prêts à changer des roues en un éclair, des directeurs sportifs stressés ou inquiets et des pilotes parfois exténués. Les yeux rivés sur l'écran, j'essayais tant bien que mal de comprendre ce qui se tramait, en tentant de lire sur les lèvres de mes idoles la moindre phrase, le moindre mot, persuadé que les secrets de la course me seraient révélés. Mais c'était en vain. Je connaissais à peine trois mots d'anglais, et encore moins d'italien !

Les stands, Circuit de Reims-Gueux, 2011 - Photo © Yannick Vallet

Ici à Gueux, enchâssé au milieu de ces drôles de boxes pour chevaux mécaniques, se dresse un bâtiment de trois étages, celui des restaurants sur piste. Encore un de ces lieux mystérieux qu'on croise sur les circuits, un lieu où les gens importants, les notables de la région, les cadres de l'ACF et autres VIP de l'époque se réunissaient autour d'une bonne table. Un lieu où le champagne coulait à flot et où le petit monde influent des courses refaisait des carrières. Engageant des discussions autour de l'éviction prochaine d'un pilote ou des frasques récentes d'un autre. Parlant argent, sexe et rivalités. Enfin, c'est ce que je m'imaginais depuis que j'avais découvert GRAND PRIX1. le film de John Frankenheimer.

Restaurants sur piste, Circuit de Reims-Gueux, 2011
Photo © Yannick Vallet

À ses pieds, les stands continuaient sur plusieurs dizaines de mètres, jusqu'au fameux pneu géant aux couleurs de Dunlop, qui enjambait la piste. Mais aujourd'hui, seuls quelques stands de ravitaillement subsistent encore, laissant ainsi la place à l'immense tableau d'affichage qui déploie son envergure sur 24 mètres. Repeint il y a quelques années, il aurait d'ailleurs bien besoin d'une véritable restauration digne de ce nom. Comme pour le reste du site, inscrit au titre des monuments historiques depuis 2009, une campagne d'appel à don sous l'égide de la Fondation du Patrimoine est en cours. Ce programme de réhabilitation est le fruit du travail effectué par l'association Les Amis du Circuit de Gueux et de quelques passionnés du coin ...
À Reims, il y a le Champagne mais il y a aussi le circuit. Et pendant des années, même si aujourd'hui bon nombre de français l'ont oublié, les deux étaient indissociables et collaient fièrement à l'image de la région.

Des restaurants au milieu des stands, Circuit de Reims-Gueux, 2011
Photo © Yannick Vallet

Tout à côté du panneau d'affichage, se dresse la centrale des carburants dont les réservoirs permettent de distribuer simultanément deux carburants différents aux 45 stands de ravitaillement. Une plateforme construite par la vieille anglaise BP (encore elle !) spécialement pour le circuit

Centrale des carburants, Circuit de Reims-Gueux, 2011
Photo © Yannick Vallet

Demain, à suivre : une bonne bouffe, des journalistes, encore du champagne et les premiers fantômes …


Bolide Shell, Circuit de Reims-Gueux, 2011
Photo © Yannick Vallet


1 Le film est sorti en 1966, l'année du dernier Grand Prix de France disputé sur le Circuit de Reims.