Ce blog présente quotidiennement

un premier choix non définitif d'images pour les séries en cours.

Il vient en complément du site www.yannickvallet.com qui, lui,

présente un panorama complet de mon travail.


23 janvier 2013

Un hiver d'Oise

C'est grâce à ce livre que j'ai véritablement découvert le travail de Thierry Girard.


Sorti en novembre 2008, il m'a souvent accompagné, ces dernières années, dans mes réflexions picturales (au même titre d'ailleurs que le "Sleeping by the Mississippi" d'Alec Soth, le "Uncommon places" de Stephen Shore ou le "Cape Light" de Joel Meyerowitz).
Et ce qui est très troublant, c'est qu'à la même époque exactement, je venais de découvrir et de photographier moi aussi, de mon côté, cette même région du nord de la France, la Picardie (voir ICI, , ou encore ).

Poste électrique à Montataire (Poise - Clarté) - Photo © Thierry Girard

Réalisées lors d'une résidence d'artiste, les prises de vue ne prennent pas le chemin habituellement suivi par Thierry Girard. À savoir, utiliser un itinéraire, un cheminement, comme fil conducteur de son travail1. En cela "Un hiver d'Oise" est certainement pour lui une sorte de livre charnière - sans compter qu'il photographie ici pour la première fois des modèles, dans des mises en scène plutôt affirmées2.

Lafraye (Toise - Fragment du cadastre) - Photo © Thierry Girard

Cette fois, c'est le mot Oise lui-même qui sert de guide pour trois séries, concomitantes et contiguës.
Toise (sous-titrée Fragment du cadastre), est constituée de 21 photos du plateau picard. Noise (Chimères) alterne gros plans d'icônes chrétiennes, modèles féminins et paysages forestiers. Poise (Clarté) est un corpus d'images mélancoliques prises dans des villes, villages et gros bourgs aux noms d'un autre ailleurs : Bresles, Mouy, Montataire, Rochy-Condé, Bacouël, …

Quartier Argentine, Beauvais (Noise - Clarté) - Photo © Thierry Girard

Le temps exécrable qui règne la plupart du temps ici en hiver, le plafond éternellement bas et nuageux, le vent, la pluie, le froid, le déficit de lumière sont pour beaucoup dans l'atmosphère pesante qui règne tout au long du livre. Une atmosphère de tristesse revendiquée et pleinement assumée …

Beauvais, développement d'une zone d'activités le long de la route
de Saint Just-en-Chaussée (Toise - Fragment du cadastre)
Photo © Thierry Girard

« Il a fallu donc faire avec les journées courtes et les ciels bas et plombés s’entrouvrant parfois dans l’ultime lueur du jour. Il y eut les pluies incessantes, continues, du matin au soir, et quelques lumières miraculeuses. Mais trop peu, si peu. Je pensais que la proximité avec la Manche engendrerait des ciels vifs et bousculés, des ciels qui fluent avec la marée et déversent d’un coup le trop-plein de leurs nuages, comme dans mes hivers atlantiques ; mais il fallut trop souvent me résigner à subir ce gris éteint sous un ciel immobile, annihilant toute forme et toute couleur, en espérant seulement qu’à l’heure du crépuscule quelque épiphanie céleste se produisit. »3

Mouy (Poise - Clarté) - Photo © Thierry Girard

Et puis, ayant photographié une ancienne fabrique de chaussures dont il ne reste plus que le sigle MIR sur la façade, Thierry Girard traverse Mouy :
« La chambre 4 x 5 posée sur l’épaule, j’erre lentement par les rues vides alors qu’une fausse nuit tombe, une nuit de nuages posés les uns sur les autres jusqu’à occulter toute la lumière des cieux. Je me rappelle alors l’un de mes premiers soirs dans l’Oise, sur une route de campagne tout au nord-ouest du département. La nuit avançait comme une couette épaisse qu’on tire sur le lit du jour, mais l’horizon baillait encore la lumière crue. »3

Bois du mont César, Commune de Bailleul-sur-Thérain
(Noise - Chimères) - Photo © Thierry Girard

Certains pourraient être tentés de rapprocher intimement le travail de Thierry Girard de celui de Raymond Depardon (voir l'expo surmédiatisée de 2010 à la BnF), mais ce serait réduire les photographes, au fil de leurs séries, à de simples compilateurs de thèmes (ici, les paysages français, au sens large du terme) au détriment d'un œil, d'une sensibilité et d'un style. Bref, au détriment d'un être humain, avec son passé, son histoire et son affect.

Entre Reuil sur Brèche et Noirémont (Toise - Fragment du cadastre)
Photo © Thierry Girard

Thierry Girard résume d'ailleurs assez bien, dans un post datant de 2008 (à lire ICI dans son intégralité), leurs différences de vision artistique :
« Raymond D., évoquant sa nécessité à lui, parle de nostalgie. « Il ne faut pas avoir peur de la nostalgie » assène-t-il […] Il tente de désamorcer ainsi les commentaires souvent critiques qui lui reprochent d’entretenir une vision passéiste et un brin tristounette du territoire […].
Depardon photographie une France qu’il aime, dont il se souvient et dont le paysage se délite […]. Mais là où ça passe au cinéma (le côté compassionnel, et puis les Cévennes, c’est où ? Ça existe vraiment ?), ça passe nettement moins bien pour des photographies dont la perfection technique accentue la froideur. […]

Ma traversée de la France dans "D'une mer l'autre" est faite également sous le sceau non pas tant de la nostalgie que de la mélancolie, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, mais il y avait quand même cette quête d’un monde perdu, qui fut vivant et peuplé, et qui est désormais éteint et étiolé.[…]
Depardon, le paysan, a choisi l’étouffement des bourgs, c’est un choix. Pour ma part, il m’a toujours semblé nécessaire de contrebalancer cette impression un peu funèbre par des photographies de bois, de champs, de routes, de rivières longées, de mers côtoyées, de paysages intermédiaires. »

On peut d'ailleurs aimer les images de l'un ou de l'autre pour des raisons totalement différentes (et tout aussi respectables !) - la beauté plastique des lieux pour l'un, leur beauté émotive pour l'autre - et finalement y trouver son compte en temps que spectateur …

Beauvais, développement d'une zone d'activitéés
(Toise - Fragment du cadastre) - Photo © Thierry Girard

Un dernier mot pour souligner le très beau travail - graphique, éditorial et de conception - effectué conjointement  sur le livre de Thierry Girard, par Eric Cez et L'atelier d'édition et Filigranes éditions. Une vraie réussite.



1. Voir par exemple "Voyage au pays du Réel" (qui suit en Chine, La Grande Diagonale de Victor Segalen - 2002/2006), "D'une mer l'autre" (qui traverse la France, de la Méditerranée à l'ïle d'Ouessant - 2000/2002) ou "La Route du Tôkaidô" (qui suit de Tokyo à Kyoto, l'itinéraire de Hiroshige - 1997).
2. Préfigurant certainement son "Arcadia revisitée" paru en 2012
3. L'intégralité du texte est à lire dans "Un hiver d'Oise" ou sur le site de Thierry Girard